mercredi 22 janvier 2014

LETTRE OUVERTE A MADAME AURELIE FILIPPETI, MINISTRE D UN MINISTERE SINISTRé


Madame La Ministre,


Vous avez donc choisi de joindre la voix de votre ministère à celles du Sinistre de l’intérieur et de sa meute. Vos quelques interventions dignes d’un rapport de police ne resteront pas dans l’histoire si ce n’est celle des lâchetés, des démissions, des renoncements et des trahisons. Elles font honte à ce ministère et honte à ce gouvernement qui a décidé d’endosser les habits de l’ordre moral, de la salubrité publique et de la persécution d’état. Félicitations Madame, vous avez pour vous toutes les qualités pour un possible poste au Ministère de l’intérieur. Votre illustre prédécesseur Jack Lang a heureusement su, bien seul au milieu des socialistes droits dans leurs bottes, trouver les mots forts et justes, en juriste mais surtout en homme de culture aguerri,  se souvenant sans doute d’une période pas si lointaine où la création artistique était suspendue au bon vouloir d’une censure d’état ou des humeurs de la bienséance officielle. Vous affirmez que l’humoriste Dieudonné « n'est ni un artiste ni un martyr, il a franchi toutes les limites (...) acceptables dans une République, une société démocratique comme la France qui a vécu durant la dernière Guerre mondiale des événements tragiques", vous condamnez ainsi comme un scandale moral l'insoumission de l'artiste qui fait du refus de la limite socialement admise une éthique et une expérience créatrice. Imaginez –vous  Baudelaire et Flaubert écrivant à la lumière des sondages d’opinions, en fonction des susceptibilités d’un public, de son bon goût, de sa morale petite bourgeoise ? Certes les conservatismes ne sont plus les mêmes, les ordres moraux se suivent et ne se ressemblent pas : quelles sont les chimères qui conduiraient aujourd’hui Flaubert au tribunal ? Le puritanisme de nos féministes y jouerait sans doute pour beaucoup. Franchir les limites ? mais c’est bien là toute l’aventure de l’art moderne, transgresser, dépasser, repousser toujours plus loin les lignes et les limites, élargir toujours plus le champ de l’art et en chasser la morale, les injonctions du pouvoir, les ordres des puissances établies qui ne demandent qu’à se divertir et à dormir… La liberté d’expression artistique semble visiblement moins importante à vos yeux que le respect des frilosités groupusculaires ou l'obéissance à une morale d’état mortifère qui prétextant l’histoire et ses montagnes de cadavres voudrait nous enjoindre de renoncer au rire, au plaisir, à la puissance de dépaysement jouissif du geste artistique. Non Merci ! Vous réintroduisez la morale la plus répressive là où elle a toujours été dénoncée et combattue, par les artistes et autrefois par la gauche (si, si…). Telle une mauvaise fée conservatrice, vous transformez d’un coup de baguette sémantique un spectacle en « meeting » et des sketchs en actes délictuels ou criminels passibles des tribunaux, les bons pères de famille qui ont jugé Flaubert et Baudelaire ne voyaient pas les choses autrement. Visitez donc la maison de l’art, elle regorge de sympathiques cadavres dont je goûte toujours autant la fréquentation et dont la haute immoralité n’interdit en rien de saluer le talent : Otto Muhel, actionniste devant l’éternel, a poussé l’utopie de la contre-culture jusqu’à ses plus extrêmes inconséquences, la justice n'a pu retenir contre lui l’accusation de « pédophilie » et a du se contenter de celle de « manipulations psychiques » notamment sur les plus jeunes membres de sa communauté libertaire ; verdict : sept ans de prison, étudiez sa vie et son œuvre, c’est vraiment passionnant… Adolf Wolfi a passé l’essentiel de son existence en hôpital psychiatrique, je crois qu’il avait un penchant coupable pour les très (très) jeunes filles… Ces artistes là sont-ils selon vous « acceptables » ou les limites qu’ils ont franchies aux yeux d’une partie de nos contemporains justifient-elles leur mise à l’index, dans les poubelles d’une histoire débarrassée de ses aspérités les plus offensantes ? Et que dire de leurs œuvres qui risquent  d’embarquer les curieux dans des territoires à haut risque où finalement il fait parfois bon de se perdre !

L’art n’est visiblement pas votre priorité ou plutôt si, un art sur commande, un art sous influence, un art propagande, un art doctrinaire, alibi esthétique d’une doxa promue par les institutions d’état comme au bon vieux temps de Jdanov et du réalisme socialiste. Mais le contenu a singulièrement changé : La lutte contre le « racisme, l’antisémitisme, les discriminations, le sexisme… », voilà bien votre ligne politique, le nouvel ordre moral, la nouvelle croisade et la nouvelle inquisition et pour ce qui me concerne la franche rigolade… La mise au pas de tous et de toutes au diapason de ce catéchisme d’état et de ses évangélistes autoritaires n’épargne pas l’art et les artistes. Les voilà sommés de se ranger sous la bannière du Bien ou de disparaître ! Plumitifs indigents dégoulinant d’empathie intarissable pour leurs prochains, artistes vigilants soucieux de déconstruire les stéréotypes infamants, essayistes masochistes exhumant toutes les souffrances du passé pour s’y vautrer et exiger que la société entière communie le nez dans la vermine grouillante, romanciers tartuffes vantant une diversité qu’il fuit comme la peste car elle nuit à leur confort et à la qualité des écoles de leurs enfants, sociologues rentiers de l’état dissertant sur les plateaux tv du malaise des jeunes de banlieue que le spectateur ne verra jamais, humoristes et polémistes s’affichant comme subversifs mais tenus en laisse par leurs propriétaires amusés… tout un clergé de Bouvard et de Péruchet s’affaire, sermonne, surveille, punit, invective, dresse des listes, rédige des réquisitoires, prépare sans doute quelques embastillements et conduit la culture dans ce néant sentimental ou vous siégez comme une cendrillon abandonnée à l’occasion d’une animation dans un supermarché... quelque part en sortie d'une petite ville de Province au nom imprononçable.

Mais rien n’est encore joué, Madame la Ministre, Ressaisissez-vous ! Vous pourriez faire entendre une belle voix dissidente solidaire de la création et de libre circulation des formes et des idées. Vous pourriez opposer à la virulence de notre sinistre de l’intérieur l’exemple de « L’âge d’or » de Luis Bunuel et Salvador Dali, interdit même dans sa version soft en 1930 par le préfet Chiappe (tiens donc, d’un Chiappe à l’autre…), suite à des troubles causés par une descente d’excités d’extrême droite dans une salle où le film était présenté. Vous pourriez déniaiser votre collègue turbulent, l’instruire doctement, en lui rappelant que les bons sentiments ne font pas nécessairement les meilleures œuvres en matière culturelle, surtout au cinéma : le chef d’œuvre de Griffith  Naissance d’une nation affiche un racisme décomplexé, et pourtant quelle montagne sacrée du septième art ! Faudra-t-il  désormais lui préférer les comédies consensuelles qui déclinent point par point l’ennui de votre catéchisme républicain ? Mais allons plus loin, pourquoi s’arrêter en si bon chemin…  Faudrait-il retirer de la vente le film Portier de nuit, désormais disponible en DVD en raison de l’image « dégradante » qu’il donne de la souffrance concentrationnaire ?  Les poupées désarticulées de Hans Bellmer forment-elles le tableau de chasse coupable d’un serial killer ? qu’en pensent les associations féministes ? L’érotisme noir d’un Jean Genet, ses rêveries funèbres et en grandes pompes, sur la plastique des SS et des jeunes miliciens sont-ils conformes à la sexualité d’état que Madame Vallaud-Bel-KAcem s’efforce de promouvoir avec un talent dans le ridicule qui force l’admiration ?  Et que ferez-vous des grands infréquentables comme Louis Ferdinand Céline dont les pamphlets referont bien un jour surface dans l’espace public ? Comptez-vous mettre en place une signalétique ? une interdiction au moins de 18 ans (ou plus ?) comme pour le film de Virginie Despentes et Coralie Trin Thi Baise moi il y a quelques années ? Un enseignant pourrait-il par exemple faire étudier aujourd'hui l’œuvre de Journiac Au putain inconnu à ses élèves ou doit-il craindre de voir les foudres de l’éducation Nationale s’abattre sur lui (sans parler des Associations d’anciens combattants)?

Dans ce climat liberticide où les instances culturelles travaillent au maintien de l’ordre policier, la gauche gouvernementale ressemble de plus en plus aux ligues puritaines et parentales qui régulièrement exercent leur lobbying et leur pouvoir de nuisance aux USA pour les raisons les moins défendables : prohibition du metal, du rap, de la pornographie comme nuisibles au bon épanouissement des individus… les maîtres censeurs habillent leur volonté de réduire les libertés publiques des meilleures intentions du monde (protection de l’enfance, atteinte à la dignité humaine, à la cohésion sociale et nationale ( !!!) …) et c’est bien sûr cette voie là que vous nous invitez hélas pour l'instant à suivre en emboîtant le pas à votre collègue de l’intérieur :

«Il faut évidemment avancer avec prudence en ce qui concerne Internet. Il ne s’agit pas de faire intrusion dans ce formidable espace d’échanges et de liberté qu’est Internet, mais il faut prendre les dispositifs qui sont particuliers au net, et notamment à travers les hébergeurs, pour que cela ne puisse pas se répandre quand il y a des attaques contre la dignité de la personne humaine ».


Je m’attends donc à ce que vous preniez un décret anti-Sade très prochainement ; car dans les pages de ses romans, on y tue, viole, torture, bafoue la dignité humaine avec une légèreté de ton qui déjà exaspérait Simone De Beauvoir.

Je ne peux finir, Madame la Ministre, sans évoquer la figure d’un artiste majeur, Isidore Isou, qui sur toutes ces questions là a dépassé, heureusement pour nous, toutes les limites acceptées par tous les conservatismes de son temps et dont la voix manque cruellement aujourd’hui. Lui qui avait vu de très prés la brutalité fasciste en Roumanie lors des pogroms anti-juifs ne craignait pas avec un génie de la provocation inégalé d’avancer les plus audacieuses formules :

« A la recherche a posteriori des prédécesseurs, pour la plastique nécrophilique, ma pensée s’arrête, légèrement ironique, aux tortionaires nazis, qui se sont servis de la peau humaine pour fabriquer des objets utilitaires et parfois artistiques – paraît-il – mais on exagère peut-être leur raffinement en la matière.

Cependant je me distingue d’eux :

a)     Sur le plan esthétique, car je ne fabrique pas des objets figuratifs, mais lettristes et hypergraphiques

b)      Sur le plan méca-esthétique car je n’utilise pas seulement la peau du cadavre mais aussi sa chaire pour un ensemble de supports inédits

c)       Sur le plan extra-esthétique, culturel, général, car je n’ai pas tué l’homme ou l’animal présenté, étant donné que je suis contre le crime, pour la création et la victoire de la vie ; je ne fais qu’utiliser un malheur acquis – la mort – pour l’amélioration d’une partie – esthétique – de la connaissance, refusant d’augmenter le malheur de l’ignorance »

(Notes sur la Plastique nécrophilique, 1962/1963)

Refusez, Madame la Ministre, la dérive policière de votre Ministère, refusez d’augmenter le « malheur de l’ignorance » !!!


Un amoureux des arts et des lettres éconduit


 Michel Journiac, Au putain inconnu, 1973

Otto Muehl, Hitler und Eva Braun, 1984


Otto Muhel, Hinrinchtung, 1984

Trevor Brown, illustration, sans date, utilisée pour le picuture disc 7' de Jarboe Beast (1998)

 Rob Zombie dans toute sa démesure Werewolf women of the SS
vrai-faux trailer d'un film jamais tourné (2007)