dimanche 1 septembre 2019

FIN DE MOIX DIFFICILE (et pas que pour les Gilets Jaunes)

L'affaire Moix n'en finit pas d'offrir ses rebondissements sordides nourrissant une rentrée littéraire qui promettait d'être aussi ennuyante que la lecture des pages blanches de feu l'annuaire postale ; on pensait tenir un règlement de compte familial avec déballage imposé/obligé de tout les fonds de tiroir du freudisme le plus éculé (rapport problématique à un père tortionnaire, enfance malheureuse dans l'enfer d'un huis clos familial et provincial, salut par la rencontre avec des pairs spirituels, littéraires...) un peu à la manière d'une Christine Angot livrant dans Viol son expérience toute personnelle de l'amour paternel, on voyait déjà s’affûter les armes de la critique, les arguments et les contre-arguments (fiction, vérité, vérité littéraire auto-fiction ?) avec une fébrilité qui distingue le néant des voix officielles du néant littéraire contemporain,  et l'on se retrouve avec un obscur fanzine, une "erreur" de jeunesse, et les noms de "Faurisson, Soral, Nabe, Blanrue" qui s'invitent et ajoutent à la polémique première le souffre d'un scandale moral, presque d'une catastrophe. Et c'est bien là que les choses commencent à être intéressantes.
Faut-il rappeler le corps du délit ? quelques numéros d'une revue quasi confidentielle, où le jeune Yann Moix, encore étudiant, tel un Sid Vicious exhibant pour effrayer le bourgeois son tee shirt rouge orné d'une croix gammée, s'attaque dans la plus grande outrance (ne cherchez pas la finesse ici) à ce que son époque tient de plus sacrée (la seconde guerre mondiale, l'extermination des juifs). Sans doute le contexte joue-t-il pour beaucoup dans l'inspiration ; les débats ont été animés autour de la récente loi Gayssot, les passions sont exacerbées, mais difficile de prendre ces brûlots pour des pièces en "défense" à la manière de la littérature révisionniste/négationniste ; on se rapproche plutôt d'une tentative ratée (beaucoup trop de textes !) de s'inscrire dans le sillage iconoclaste d'Hara Kiri ; tout y est outrancier, à tel point que les formules terribles finissent pas verser dans l'absurde ou le dérisoire. Bête et méchant, punk dans la forme autant que dans l'inspiration. Bref ou le jeune Moix était un révisionniste en herbe peu doué ou un postulant à la relève harakiresque sans talent. 
On pourrait mettre ce "méfait" sur le compte d'une révolte de jeunesse usant du geste iconoclaste pour exister à la face honnie de ce monde officiel qu'elle vomit autant qu'elle ne parvient pas à y exister, à y trouver sa place. Après tout, Maurice Blanchot était d'abord un sympathisant de l'Action Française, et c'est dans les revues d’extrême droite qu'il a d'abord exercé ses talents d'écrivain avant de devenir cette figure tutélaire de la critique littéraire dont les engagements dans l'après guerre se sont toujours faits très à gauche (et que dire d'un Heidegger "nazi" dont régulièrement on promet de débarrasser la philosophie) ; les parcours individuels sont parfois étonnants, voire déroutants, ils n'ont pas cette ligne sans faille qui se déroule comme pour Isou sur la base d'une matrice inchangée et d'un programme initial. On évalue des parcours, des trajectoires le plus souvent, et rarement des épisodes ponctuels ; l'époque est terrible, il est vrai, et Moix en est l'une des voix consacrées, rien n'est épargné à celui, celle qui, à un moment, s'est trouvé(e) en rupture, voire même en simple infraction avec les idées et valeurs du petit monde médiatique qui fait et défait les gloires et les importances ; le moindre cadavre dans le placard vous est rappelé sur le mode accusatoire, vous écrase le front comme une couronne d'épines,  augmentée d'une bonne centaines de clous ; l'inquisition est devenue le passe temps cool de petits marquis sans oeuvres dont l'essentiel est de traquer dans la vie comme dans les mots tous les signes/symptômes de la Réaction, du Conservatisme, du Vieux monde à savoir le sexisme, l'homophobie, le racisme, l'antisémitisme, l'absence de conscience citoyenne, altruiste, environnementale, voire animale.... Moix, grisé par ses facilités littéraires et son succès, prompt à dénoncer, "clasher" les mal-pensants et leurs passions tristes, en a oublié les cadavres qui encombraient sa cave et son grenier. Courtisan en disgrâce, il se voit précipité dans le pire des scénario, le voilà à son tour mis en accusation, sommé de se justifier, de s'expliquer, d'expier pour ses "crimes" littéraires de jeunesse. 
L'allongement de l'espérance de vie donne à la jeunesse une longévité étonnante, car au delà de ses premiers brûlots, il y a des fréquentations et peut-être des amitiés I C I qui ne passent pas chez nombre des commentateurs outrés : Blanrue et Nabe, le spectre de Robert Faurisson et ses thèses négationnistes, Alain Soral et même Dieudonné rencontré au Théâtre de la Main d'or en 2010. A lire les romans de Moix, on comprend très vite que l'auteur a des tropismes entêtants et obsédants, et un certain talent, c'est un bon littérateur, pas toujours un écrivain ; une "erreur de jeunesse",  pour le fanzine potache soit, mais que penser des relations prolongées avec tout ce petit monde interlope que l'époque condamne comme autant d'infréquentables I C I ? 
Depuis les révélations qui fusent de tous côtés, Moix se répand en excuses, repentances et auto-flagellations I C I; le courtisan en disgrâce redoute-il la case "Pole Emploi" ? il sait qu'au terme de son expiation/humiliation la cour médiatique saura récupérer l'enfant terrible égaré, au prix de sa soumission  ; dans Ridicule de Besson, l'abbé de Villecourt, qui n'a de clerc que le costume, intrigue, aidée par sa maîtresse Madame de Blayac, pour conquérir une position sociale de choix, dans la proximité convoitée du Roi. Ses joutes oratoires, ses mots d'esprit impressionnent la cour, au point qu'il en devient une figure incontournable, dont la notoriété grandissante parvient jusqu'aux oreilles du Roi. Ce dernier, consécration totale, finit par assister à un discours du faux-dévôt qui mobilisant toutes les ressources d'un art oratoire savamment maîtrisé démontre magistralement l'impossibilité de nier l'existence de Dieu, sa profonde et logique nécessité ; mais grisé par tous ses regards importants tout entiers attachés à sa personne, étourdi par sa logorrhée, par le pouvoir fascinant qu'elle exerce sur cet auditoire de choix, par la puissance qu'il possède là sur la cour et le roi, il finit sa démonstration par un écart qui va précipiter sa chute ; après avoir démontré la nécessité de Dieu, il ponctue son discours de manière désinvolte en affirmant qu'il aurait pu tout aussi bien démontrer le contraire, provoquant la stupeur et le courroux dans la salle et sa disgrâce définitive. On peut rire des courtisans mais certainement pas des choses sacrées, Molière lui même malgré la sympathie du Roi en a fait de son vivant l'amère expérience avec Don Juan et surtout Tartuffe. Notre Yann Moix est un peu dans cette situation ; des écrits de jeunesse, des fréquentations douteuses heurtent la bienséance du petit monde médiatique. Pourtant il est peu probable que l'antisémitisme ait jamais été une conviction ou une passion chez lui, c'était un expédient facile, un moyen  provocant de prendre congé du monde officiel, de lui infliger l'uppercut qu'il mérite tant, une manière de faire allégeance au"cercle des réprouvés" et de faire l'Idiot (international) ; car Moix, dans ses ambivalences, ses enthousiasmes et ses détestations reste fondamentalement un romantique. Dans les Illusions perdues de Balzac Lucien de Rubempré aka Lucien Chardon, un autre provincial la tête et le coeur débordant de rêves et d'ambition, vient forcer le destin dans la Capitale, s'y faire un Nom et l'imposer à ses contemporains. Il croise une galerie de personnages séduisants et repoussants qui représentent autant de modèles possibles pour le jeune ambitieux. D'Arthez et son cénacle incarnent idéalement tout ce à quoi le jeune homme littérairement et spirituellement aspire ; la non compromission avec les injonctions prosaïques de la domination petit bourgeoise, la recherche d'une perfection intellectuelle et littéraire, doublée d'une ambition politique tout aussi audacieuse : donner à cette recherche intérieure un équivalent dans le monde réel, et de fait changer la société ; D'Arthez d'abord marginalisé concrétisera cette double exigence ; il sera tout à la fois le grand écrivain et le grand homme politique, Lucien ne sera ni l'un ni l'autre. Ambitieux et impatient, se leurrant d'illusions sur lui-même sans doute aussi, il suivra les promoteurs du succès facile et immédiat, ceux qui suffisamment "médiocres pour réussir" comme Finot tiennent les plus grands journaux de l'époque, possèdent le capital social, relationnel qui permet de faire non pas un grand écrivain mais un journaliste reconnu dont même le pouvoir politique redoute les papiers. Il va sans dire que le journalisme incarne à ce moment là l'exact contraire de la grande littérature, un régime du langage sous contrainte, muselé, démonétisé, tout entier absorbé par "l'odieux reportage". Face au marbre inattaqué d'un D'Arthez, les Lousteau, les Blondet, seconds couteaux de la société du spectacle médiatique de l'époque, s'ils sont dévorés par les mêmes ambitions, n'arrivent à rien de grand, dissous par leur propre inconstance, et leurs renoncements successifs qui les conduit assez naturellement à trouver leur place dans la dite société : journalistes. Peut être en va-t-il ainsi pour Yann Moix ; les Blanrue, Nabe et autres infréquentables représentent l'opposition vivante à la doxa installée et à son ethos, la dissidence et sa puissance critique, la seule subversion désormais possible dans un monde où les tous les idéaux de la gauche culturelle et sociétale ont bel et bien gagné la bataille sociale ; ils foulent aux pieds tout ce que l'époque tient pour vrai, bon, juste, ils sont des figures postmodernes de la révolte, ils en assument la portée subversive, disruptive et héroïque, ils en acceptent la condition , à savoir une quasi mort sociale. Marc Edouard Nabe s'auto-édite, nul risque de le voir dans une émission tv ou de l'entendre à la radio, il est persona non grata. définitivement. Heureusement pour lui, Internet permet pratiquement de se passer des médiations institutionnelles ; il vend ses toiles, possède un lectorat fidèle, finance ses publications... C'est souvent un écrivain, et rarement un littérateur, et si le personnage agace (un point qu'il partage avec Moix, une enflure du Moi...), il est un écrivain libre, qui hors système, fixe seul ses règles scripturaires. 
L’héroïsme de la transgression est l'un des sortilèges romantiques les plus subtils qui agit comme un poison lent et Moix semble avoir longtemps cédé à ses charmes. Dans ses explications/expiations il avance que certaines rencontres l'ont sauvé (notamment Bernard Henri Levy), lui permettant d'échapper au personnage odieux, abject, qu'il aurait pu, selon lui, rester. Le romantique ne se sauve pas, il se résigne, il renonce, il s'annule, se nie en s'intégrant (sauf D'Arthez bien sûr) pour le meilleur (le rêve Isouien : additionner en un seul être la perfection classique et le désordre transgressif du romantisme) mais souvent pour le pire (l'acceptation d'un principe de réalité gouverné par la médiocrité) ; Bernard Henri Levy incarne alors le pouvoir social installé (c'est un personnage clef des éditions Grasset), il a donné à la "négativité sans emploi" du jeune Moix, des débouchés, une carrière, une position sociale, une visibilité et une notoriété. C'est donc tout le contraire du romantisme et de ses aventures : les prix littéraires, les campagnes de promotion, les passages obligées à la radio, la télévision.... Bref, ce qui est étonnant c'est que Moix, même s'il découpe sa vie en deux moments distincts pour expliquer ses écarts (les ténèbres, la lumière) semble avoir jusqu'à une période récente maintenu cette ambivalence et avoir eu ses connexions dans deux univers sociaux pour le moins incompatibles.
Personne ne demande à Moix de s'excuser, d'ailleurs qui imaginerait un seul instant Debord ("n'avouez jamais") ou Céline présenter des excuses, demander pardon ???!!! je ne me mets pas en doute la sincérité de Moix ; pourtant c'est la vérité d'un auteur qui m'intéresse et cette vérité renvoie à une ambivalence qui n'a rien de criminel mais qui mérite un autre traitement que ces séances répétées de contrition et d'excuses publiques... Un auteur peut-être dans l'erreur souvent, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ou pas du tout, l'important est de penser les errements dans une trajectoire d'écrivain ; n'importe qui peut présenter des excuses pour des paroles insultantes, honteuses, minables, odieuses mais l'écrivain mesure tout cela à l'aune d'une aventure personnelle justement incommensurable : la littérature. Moix se tient dans une zone grise où des injonctions contradictoires se croisent ; d'un côté la fascination romantique pour un héroïsme de la transgression, de l'autre les exigences mondaines d'un littérateur professionnel et talentueux. J'ai écrit plus haut que Moix relevait davantage du littérateur que de l'écrivain, c'est vrai provisoirement et cela n'a rien d'irrémédiable, rien n'oblige à choisir l'un ou l'autre des termes de l'alternative mortifère, il existe bien d'autres formes d’héroïsme pour n'en accepter qu'une seule et rien n'oblige à échanger la puissance de la création littéraire pour une bonne place de littérateur aux Editions Grasset, Proust certes de manière posthume a su concilier création littéraire et succès critique et public, La condition humaine et le Voyage au bout de la nuit sont d'abord des succès publics. On peut cependant regretter que l'époque ne laisse pas d'autre perspective que de réduire le débat à sa plus simple expression dramatique : la transgression qui fait de vous un paria, la soumission (l'excuse et l'expiation n'en étant que des variantes) qui fait de vous le bouffon du Roi et du spectacle ICI.
ps : le dossier Moix sur NabeNews ICI  et surtout le post consacré aux relations Moix/Nabe (Moix est-il un nabien éconduit, dépité et honteux ?) ICI