lundi 7 janvier 2013

UN DETAIL DANS L'HISTOIRE ?






Quelques lectures récentes m'ont conduit à revenir à d'autres plus anciennes encore, et à interroger quelques certitudes qui font aujourd'hui autorité... Le nom de Robert Estivals est connu des lecteurs qui s'intéressent à l'Internationale Situationniste ; en effet le numéro 4 (1960) de l'IS comprend une mise au point de Guy Debord à propos des thèses défendues par Estivals dans le numéro 4 de la revue Grammes ; Estivals, outsider de circonstance, s'invite alors dans les débats en cours. Ses analyses critiques des mouvements d'avant-garde les plus récents sont largement développées dans deux ouvrages ultérieurs L'Avant-garde culturelle parisienne depuis 1945 et son hypergraphie idéographique synthétique (aux Editions Guy Leprat 1962 et 1964). Il a cependant une œuvre théorique qui excède cette seule période comme en témoignent ses nombreux travaux universitaires consacrés à la bibliologie sans parler de ses tentatives de « déborder » par la « gauche » et par l'art le lettrisme et les situationnistes avec ses différents groupes, l'ultra-lettrisme, le signisme et in fine le Schématisme. On lira d'ailleurs avec profit les deux volumes de son Histoire du schématisme publiés aux Editions L'Harmattan. Cette figure souvent minorée de l'avant-garde brille surtout par son travail de théoricien et d'historien ; formé au Lettrisme, en rupture lui aussi, son travail n'en représente pas moins un prolongement de la révolution hypergraphique dans sa dimension fonctionnelle, à savoir la communication. C'est cependant une figure qui reste atypique dans la mesure où il a, comme d'ailleurs Henri Lefebvre, un pied dans le monde universitaire et un autre dans les marges de l'avant-garde où il affiche des prétentions hautement dialectiques.
Pour la petite histoire les numéros 4 et 5 de L'internationale Situationniste (où Debord et Jorn ferraillent avec Estivals et Isou) révèlent les enjeux d'une confrontation engagée dans le cadre d'une lutte pour le leadership au sein d'un monde avant-gardiste en plein bouillonnement ; la revue Grammes et les deux livres d'Estivals, le brûlot d'ISou L'internationale Situationniste, un degré plus bas que le Jarrivisme et que l'englobant (Poésie Nouvelle, 1960), la réponse conséquente de Jorn dans le numéro 5 de l'IS La Création ouverte et ses ennemis (détournement du titre bien connu du grand classique de Karl Popper, la Société ouverte et ses ennemis, drôle quand on connaît le sectarisme des situs question « ouverture ») soulignent combien le début de cette décennie représente une époque charnière où les places sont loin d'être définitivement acquises. Chacun des acteurs du champ avant-gardiste entend occuper la ligne d'avenir, préciser ses positions et disqualifier une concurrence toujours plus entreprenante : les situationnistes veulent dépasser l'art pour la création consciente de situations (révolution de la vie quotidienne), placée sous le signe d'une dialectique négative convaincus d'être la seule réelle avant-garde au milieu de toutes sortes de néos et de rétros, Erreur ! On n'en a pas encore fini avec l'art ! Le lettrisme, laissé pour morbidond, défend plus que jamais les territoires inexplorés de l'art et le rôle de révélateur/initiateur de l'artiste d'avant-garde sans pour autant renoncer à réformer sur le plan économique et social une société sclérosée avec, pour et grâce à une jeunesse avide de reconnaissance ; Dufrène, Wolman, Brau viennent de former une seconde Internationale lettriste, la peinture lettriste gagne une visibilité plus que méritée (Galerie Weiler, 1961), le phénix lettriste prend son envol, en pleine puissance de ses moyens.... enfin Estivals, en dissidence avec les uns et les autres s'affirme très clairement « à gauche » et cherche à réconcilier dans un même mouvement émancipateur l'exigence d'innovation formelle chère aux avant-gardes et le souci d'une transformation de la société héritée du marxisme. Il a publié la revue Grammes avec Dufrène et Villeglé notamment au sommaire, il inscrit sa démarche dans le sillage du lettrisme mais refuse « l'ego démesuré » et le solipsisme des artistes d'avant-garde autant que le formalisme qui se désintéresse totalement du devenir social des œuvres qu'il produit. Bref, pas question d'une sortie des artistes !
Mais là n'est pas aujourd'hui le sujet. C'est le témoignage de l'historien qui nous intéresse ici. Dans une analyse à chaud des événements de Mai 68, il revient en effet longuement sur cette genèse du mouvement de mai dont il voit les prémisses dans le style de vie, les valeurs et les propositions des avant-gardes apparues dans l'immédiat après-guerre. Abordant les nombreuses ruptures et polémiques notamment avec la figure tutélaire d'Isou, il avance outre les classiques conflits de propositions (gauche versus droite/matérialiste versus idéaliste, dépassant versus dépassé) une explication pour le moins déroutante :
« Aucun de ceux qui prirent la tête de la nouvelle manière de penser n'appartenait au judaïsme. Profondément antireligieux, ils se moquaient bien des idéologies tirées de quelque religion que ce fut. Cette attitude fut généralement sensible au moment de la rupture et elle donna matière, de part et d'autre, à des démarches qui n'étaient pas sans un relent de racisme (nous soulignons, CDE). Isou nous le reprocha, et nous lui avons en son temps répondu. Mais on retrouve aussi la même critique chez Debord qui écrivant (Potclach numéro 22, 5) : « il y lieu de croire que leur dernière ambition sera de fonder une petite religion judéo-plastique ». Cette critique portait aussi sur les noms. Ainsi Dans Potlatch 26 on dévoilait les pseudonymes : « Isidore Goldstein alias jean Isidore Isou... Moïse Bismuth alias Maurice Lemaître... Pomerans alias Gabriel Pomerand... »
in Communications, De l'avant-garde esthétique à la révolution de mai, p. 90, 1968
L'Agrégation d'un Nom et d'un Messie ne cachait rien pourtant des ambitions théologiques du jeune Isidore (une quête paradisiaque d'éternité, la « révélation » d'une nouvelle Table des lois de la culture établie en fonction d'une valeur absolue, la création, et l'Annonce de nouvelles terres promises à conquérir), ni de sa formation intellectuelle et spirituelle (marxiste et « sioniste de gauche » avant de forger lui même sa propre théorie politique) avec laquelle il n'a jamais confondu son projet (jamais de crispation identitaire chez lui, ni de « repli communautaire » mais l'exigence d'aller au delà de toutes les positions acquises même sur un plan spirituel), il reste qu'une partie de son utopie est indissociable d'une dimension théologique dont les aspects les plus militants (je pense notamment aux Notes pour judaïser la France dont le titre et le contenu ferait sans doute aujourd'hui comme hier dresser bien des cheveux, à droite et à gauche !) pouvaient sans doute rebuter les plus mécréants des jeunes apprentis révolutionnaires, nourris à l'athéisme de circonstance. Pourtant dans Amos ou introdution à la métagraphologie (Ur, 1953) il précisait : « Toutes les branches de la connaissance n'ont d'importance que par rapport au Paradis. Les disciplines se sont formées elles-mêmes, comme autant de voies centrales ou d'impasses, devenues meurtrières, vers le Foyer éternel et intégral de la Joie. (..) A l'aveuglement mystique (ignorance de Dieu) et à l'aveuglement nihiliste (négation de Dieu), il s'agit d'opposer la méthode créatrice (isouienne) qui est la connaissance de la Loi à laquelle obéit Dieu et des voies par lesquelles on peut devenir son égal ». On le voit, la poésie lettriste, le cinéma discrépant, ciselant, la métagraphie... n'étaient que les premiers gestes d'un projet autrement plus ambitieux !  (voir à ce sujet les deux tomes de Frédérique Devaux De la création à la société paradisiaque, Editions du Christolien, 1996)
L'exégèse dominante et les historiens du situationnisme pointent à propos de la scission fondatrice de 1952 (la fameuse « Affaire Chaplin ») une opposition entre un pôle matérialiste (annonçant l'urgence d'une « dérive » marxiste de l'internationale lettriste dans une version plus libertaire que léniniste et stalinienne) et un pôle idéaliste encore attaché à l'art, à ses mythes, ses valeurs, ses supposés pouvoirs comme si une révolution spirituelle et artistique voilait la nécessité historique d'une révolution matérielle et politique dans la plus fidèle tradition dialectique (Hegel, Marx). Les internationaux lettristes plus abruptement se désignaient comme la « gauche » du mouvement lettriste par opposition à la « droite », esthète et artiste, illustrée par les noms d'Isou, Lemaître et Pomerand qui n'en demandaient pas tant... On croirait voir se rejouer le conflit entre jeunes hégéliens de gauche et de droite comme s'il s'agissait de remettre sur ses pieds matérialistes (comprendre par là marxistes) la dialectique de la création... c'était sans doute le cas mais la remarque d'Estivals soulève un point important qui est rarement repris et commenté.
Dénoncer les véritables patronymes, envisager une possible « religion judéo-plastique »... voilà qui n'était guère nouveau hélas, l'histoire récente en offrait maints exemples, l'antisémitisme pas encore complexé a eu longtemps pignon sur rue en France, qu'il s'agisse d'un antisémitisme de plumes ou de bottes. Il n'est qu'à lire les critiques du livre de Céline (écrivain génial mais...) Bagatelles pour un massacre rassemblées par André Derval (Ecritures, 2011) pour prendre la mesure de la puissance de préjugés antisémites à l'œuvre aussi bien dans la presse de droite que de gauche.
Chaque écrit de Guy Debord fait aujourd'hui l'objet de commentaires minutieux, et de controverses multiples, on y cherche les références, les lectures, les emprunts aux classiques de la littérature et de la théorie politique... mais rarement du côté de l'extrême droite ! Cependant, dans le contexte d'un après-guerre qui succédait à un antisémitisme d'État promulgué par le régime de Vichy, point d'orgue d'une tradition antisémite des arts et des lettres dont l'affaire Dreyfus avait révélé toute l'ampleur, le recours à la dénonciation/délation, la stigmatisation chez le contradicteur de sa « judéité » étaient loin d'être de « simples détails » participant du folklore de l'avant-garde, de ses rites d'intégration et d'exclusion. Ils prenaient toute leur place dans une tradition toujours vivante après-guerre, en France et en Allemagne et qui perdure jusqu'à aujourd'hui avec un certain succès . On lit ainsi dans les "écrits" posthumes de Carl Schmitt, théoricien politique nationaliste et antisémite, auteur en 1950 du grand texte Le Nomos de la Terre (encore un décidément pour qui la terre ne ment pas !), une évocation d'Isou qui ne souffre aucune ambiguïté :
« Le génie juif, dit B. (Bernanos) est un génie de contradiction. S’il n’en était pas ainsi, voilà longtemps qu’on ne parlerait plus de race juive, et il ne serait pas plus question de restituer la Palestine aux Israélites que la Toscane aux Étrusques. Comme tout cela est candide et démodé au vu du fait que le nouveau messie, Isidore Isou, avait déjà achevé à ce moment là son Agrégation
d’un nom et d’un Messie, et que Gallimard, l’éditeur commun, l’imprimait et la publiait alors que le brave Bernanos vivait encore ! » et plus loin d'ajouter, avec ce qui se veut sans doute une pointe d'humour « À Isidore Isou :Vous parlez certes beaucoup des élites mais le plus souvent vous vous en doutez à peine : Il n’y a plus que des Isra-élites dans le grand espace planétaire. » (Carl Schmitt Glossarium, extraits, présentation par Denis Trierweiler, qui souligne dans son introduction combien les extraits traduits proposés au lecteur français sont souvent expurgés de tout ce qui peut fâcher .. PUF CITES 2004,  page 197 et l'ensemble du texte, un monument d'antisémitisme décomplexé mais en privé !) 
Cette dénonciation des vrais/faux patronymes à seule fin de démasquer le « juif » embusqué comme David Vincent plus tard avec ses extra-terrestres (les envahisseurs !) dans une série tv à la mesure de la guerre froide propice à toutes les paranoïas prolongeait les campagnes de calomnies, d'invectives et de haine menées dans les années 30 par l'Action française et la presse engagée à l'extrême droite (comment ne pas penser au lynchage de Bernard Natan, calomnié, dépouillé, condamné, libéré et finalement déporté) :
« dans un tel contexte, l'idée que le nom comme repère et stigmate puisse disparaître, ne pouvait que faire croire la phobie d'une « invasion » d'autant plus repérables qu'elle serait invisible. « Ouvrez l'annuaire du téléphone du département de la Seine. La proportion des juifs abonnés est effarante. La liste des Lévy est deux plus longue que celle des Durand et Dupont réunis. Et encore combien de Juifs ou de demi-juifs se cachent sous ces noms bien français ? » se demandait Jacques Dumas, dans un article intitulé « L'invasion juive » publié dans l'Ordre National du 1er avril 1939. Il importait donc de retrouver et d'exhiber les patronymes d'origine, voire le cas échéant, de les inventer. Dans l'hebdomadaire Gringoire du 26 aôut 1938 , par exemple, Henir Béraud désignait le ministre de l'Éducation nationale du Front populaire par la formule « Isaïe dit Jean Zay » (in Changer de nom par Nicole Lapierre, Stock, 1995).
Rien qui trahisse pourtant, à ce détail près, dans la maigre littérature de l'auteur de la Société du Spectacle ou ses alentours, une quelconque filiation avec l'Action Française, Drumont, Maurras ou le National Socialisme si ce ne sont une postérité embarrassante et justement les diatribes terribles d'Isou contre ceux qu'il a dénoncés, non sans outrance, comme des « néo-nazis ». C'est dire si le polémos isouien avait anticipé notre point Godwin ! Non que les situationnistes se soient livrés à quelques tueries de masse, ou en aient repris à leur compte les théories nationalistes et racistes, il s'agit bien plutôt chez Isou, qui comme toujours estime que les idées (théories) précèdent et prescrivent les actes (praxis), de stigmatiser une posture intellectuelle attachée à un système de valeurs figées, érigé en norme définitive pour l'avenir, quitte à réduire à néant tous les autres aspects de la culture qui irrigue en dernière instance la vie. Avant de tuer et d'exterminer massivement, les tenants du National Socialisme (Darré, Rosenberg, et Hitler lui-même) ont été très prolixes en essais, articles, affiches, conférences où ils ont exposé ad nauseam leur projet révolutionnaire et dénoncé dès Mein Kampf leurs différents adversaires « asociaux, métèques, dégénérés, juifs » et autres ennemis de la pureté Nationale socialiste. « la terre et la race » pour les uns, comme « le prolétariat et la société sans classe » pour les autres, devaient rendre inutiles toutes les autres valeurs dans les domaines des arts, des sciences ou de la philosophie. Dans la perspective humaniste d'Isou il ne s'agit jamais de retirer, de détruire, de retrancher, de diminuer mais tout au contraire de multiplier, d'augmenter, par la création, les œuvres, les valeurs, les idées, à l'intérieur de toutes les disciplines culturelles et d'améliorer ainsi la condition des hommes. Comme il le rappelle, « les recherches de la culture représentent un effort long et patient et toute rupture avec cet ensemble de connaissances ne peut signifier qu'un retour à la barbarie » et plus loin d'enfoncer le clou, reprenant le mot de Lénine, « les situationnistes qui prétendent, au nom de l'organisation de la société future, rompre avec les éléments de la culture passée et même les rejeter pour leur substituer brutalement les valeurs « vitalistes » , sous-sous-culturelles, ne sont même pas des marxistes, mais pire, des troglodytes !Je dis pire, car nous quittons alors le marxisme le plus bas pour rejoindre carrément le fascisme, la réaction répétée sous différents prétextes; que nous avons connue depuis le Calife Omar et l'anéantissement irréparable de la Bibliothèque d'Alexandrie jusqu'à l'Anti-culture d'un Goerring » (in Contre l'Internationale Situationniste, p. 111/112, HC d'ARTS)
Et c'est bien contre cette anti-culture supposée émancipatrice que son utopie progressiste, obéissant à un principe de dépassement et d'innovation, livre ses premières batailles littéraires : les opposants à la « création bénéfique », les conservateurs et les réactionnaires pour qui le « meilleur » n'a de sens que dans une tradition bien installée, qu'ils sont prêts à défendre avec les armes si nécessaires, qu'il s'agisse d'une réduction aussi pauvre que la « nation », le « peuple », la « race » ou « le prolétariat » au nom de laquelle toutes les autres valeurs et branches de la « culture et de la vie » se voient écrasés irrémédiablement, représentent sous la plume d'Isou ces « néo-nazis » qu'il ne cessera de dénoncer, en réformiste incurable. Et ce d'autant plus que le goût romantique affiché pour une certaine violence, symbolique ou réelle, chez les situationnistes (blousons noirs, émeutes urbaines et lumpen-prolétariennes très éloignées de la tradition marxiste, il n'est qu'à relire le peu de considération qu'avaient Marx et Engels pour cette « canaille ») ne pouvait manquer de rappeler chez Isou les exactions d'une jeunesse sans avenir enrôlée dans la nationalisme haineux et belliciste. Elles représentaient dramatiquement, dans une version nihiliste, des exemples vivants d'un Soulèvement de la Jeunesse (première tentative aboutie chez Isou de donner une analyse sociologique et surtout économique aux mouvements radicaux, délinquants ou politiques, d'une jeunesse désaffiliée). Le témoignage de son camarade d'alors, Serge Moscovici fondateur de la Psychologie sociale, est ici particulièrement éclairant. Dans son livre autobiographique Chroniques des années égarées il revient sur ses terribles journées de janvier 1941 où fut organisé par les légionnaires de la Garde de Fer aidés des populations civiles un véritable pogrom , hélas un parmi tant d'autres, dans les quartiers juifs de Bucarest, Isou a alors 16 ans :
« Si je fus heureux de revoir Isou ? Oui, mon coeur bondissait de joie en l'écoutant parler de la chance qu'il avait eue d'en réchapper vivant. Il avait été arrêté,puis conduit au quartier général de la Garde de fer. Là, ses gardiens l'avaient d'abord frappé copieusement avec des matraques de caoutchouc comme pour le faire éclater. Ensuite, on l'avait torturé et sermonné sur les méfaits des Juifs qui propagent la syphilis, la prostitution, la pédérastie et autres plaies d'Égypte. Tout cela au milieu du tapage et de la confusion des gens qui cavalaient en tous sens et s'égosillaient à hurler. Il passa la nuit avec trente autres personnes, enfermés dans un petit réduit, sûrs que, d'un moment à l'autre, on les ferait monter dans un camion pour les transporter à l'endroit où on les fusillerait. Chaque fois que la porte s'ouvrait, Isou se figurait qu'on venait le chercher. Il ne tenait plus sur ses jambes quand, s'apercevant qu'il n'était plus gardé par personne, ni menacé par personne, il se retrouva avec les autres au milieu de la nuit dans la rue, à peine vêtu. Certains otages avaient été emmenés on ne savait où, avant d'être relâchés précipitamment. Isou racontait et racontait pour se rassurer et rassurer les siens. Mais la hantise d'avoir été frappé au point de ne plus y voir clair, d'avoir été plongé dans l'odeur insoutenable d'urine et de sueur, humilié par n'importe qui, se lisait dans ses yeux myopes. Avoir été si près de la mort fit remonter dans son corps une sève de frayeur qui ne s'est jamais apaisée. Par la suite, et même à Paris, il me donnait l'impression que sa maladresse physique, son désarroi intérieur remontaient à ces journées sordides. »
La violence des diatribes d'ISou contre les situationnistes « néo-nazis » est à interpréter comme une réponse maximaliste à la dénonciation des patronymes juifs, touchant un point sensible chez Isou mais aussi chez Lemaître, et trop connotée du côté de l'extrême droite. C'est d'ailleurs ce dernier point qu'Isou reprend dans sa défense réitérée et définitive de Chaplin, l'homme de progrès et le grand créateur :
«  Chaplin, l'un des maîtres de premier ordre du mime et du cinéma – admiré par tous ceux qui s'élèvent contre la basse production de ces secteurs -, l'homme pourvu d'une morale révolutionnaire – auquel les sociétés arriérées et conservatrices américaines avaient intenté un procès de mœurs en 1937 et qui venait d'être pourchassé par le maccartysme raciste des États-Unis -, était insulté à Paris par un groupe de jeunes gens dont aucun n'avait encore apporté autant dans l'art, dont aucun n'avait subi autant d'attaques policières, dont aucun n'avait si courageusement combattu contre les réactionnaires ; pire il était insulté à un moment où les courants racistes recommençaient la reconquête de la France » in Contre L'internationale Situationniste, HC d'Art, 2000, p. 167
La surenchère rhétorique derrière l'outrance et l'excès fonctionne comme une provocation qui cherche à mettre au grand jour un implicite caché, un vice fondamental, sous les habits respectables d'une discorde intellectuelle comme si elle permettait a posteriori d'expliquer les curieuses dérives et les non moins étonnants héritiers de Guy Debord.

Pas de procès d'intention, ni de chasse aux sorcières ! rien n'autorise à ajouter à la mauvaise réputation de Guy Debord ce dernier fait d'arme peu glorieux. Mais les « mots sont importants » et l'exégèse minutieuse devrait aussi s'arrêter sur ces détails là qui ouvrent parfois des portes inattendues. Certains se sont ainsi émus de voir leur auteur favori récupéré en partie par les tenants de la Nouvelle Droite (Alain de Benoist) et n'y ont vu qu'un « détournement » aberrant, une forfaiture ultime de l'adversaire. Pourtant la prose du dernier Debord évoque d'avantage Contre le Monde moderne de Julius Evola que les « lendemains qui chantent » de l'Internationale, ou la confiance et la détermination d'un Blum au milieu de la tempête, et c'est tout naturellement qu'elle trouve sa place au sein d'une doxa anti-moderne, « critique critique », marquée par la défiance à l'égard des corps intermédiaires (presse, syndicats, partis), le soupçon généralisé (« on nous cache tout, on nous dit rien » chantait déjà Dutronc) et une « conception policière de l'histoire », largement acquise aux affabulations complotistes et conspirationnistes, surtout à l'heure d'une mondialisation qui met à mal tant de souverainismes susceptibles. Dans ce « pire des mondes », le clivage gauche/droite n'a plus guère de sens, tous les auteurs et débatteurs communient dans la même hypothèse d'une « menace fantôme », qui organise « la misère du monde » et une vie démocratique réduite à l'état de simulacre. Anselme Jappe, auteur de la première étude sérieuse sur Guy Debord, a beau jeu d'essayer de sauver les meubles de la maison Debord, on aimerait sérieusement savoir au profit de qui la désinformation spectaculaire se trouve organisée ; de qui ou quoi le spectacle est-il le nom ? Et lui-même semble pourtant céder aux mirages d 'une manipulation généralisée dont on ne sait jamais qui sont les bénéficiaires :
« Debord qui a poussé si loin la recherche sur les mécanismes et les racines du pouvoir contemporain se convertirait-il maintenant à une conception « primitive » de la domination, qui partout des intrigues et des espions ?  On ne peut cependant nier que les années qui ont suivi ont apporté de nombreuses confirmations» (in Guy Debord, Via Valeriano, p. 169) Et Jappe d'égrener la longue litanies de « falsifications » qui viendraient comme autant de preuves d'un mensonge généralisé (implication de la Cia dans la promotion du Pop Art au niveau international durant la guerre froide, « crimes imaginaires » de Saddahm Hussein et du couple Ceausescu pour justifier ici une guerre du Golf, là un putsch...).
Voilà qui nous ramène à la « foire aux illuminés » analysée avec brio par Pierre André Taguieff : dans ces arrières-cours de moins en moins clandestines toute référence à un quelconque principe de réalité est abolie, chacun peut laisser son imagination divaguer et des rapprochements inattendus s'opèrent dans la dénonciation de toutes les « versions officielles » et de toutes les forces obscures qui dans l'ombre intriguent... De l'extrême droite révisionniste d'hier, Maurice Bardèche dès Nuremberg ou la nouvelle Jérusalem en 1948, mais aussi Paul Rassinier et son impayable Mensonge D'Ulysse (1950) ou encore Henry Coston le traqueur obsessionnel des minorités invisibles, aux insinuations aujourd'hui d'un Emmanuel Ratier, d'un Thierry Meyssan ou plus récemment d'un Alain Soral, un même imaginaire du complot se décline avec ses figures éprouvées (juifs hier, sionistes aujourd'hui, voire « américains» (!!!) mais toujours la finance, le grand « capital » et dans un coin les camarades francs-maçons) et c'est non sans raison que nos illuminés contemporains peuvent se prévaloir d'une filiation avec les « théories » de Guy Debord ; le « spectacle », « l'empire », le « néolibéralisme », « la finance mondialisée » sont autant d'abstractions interchangeables qui dans une version simpliste et simplifiée de l'organisation du monde renvoie l'image d'un théâtre d'ombres où les individus sont dépossédés de leur vie au profit de quelques puissances occultes qui gardent jalousement pouvoirs et privilèges. Heureusement quelques dissidents veillent pour sortir les masses aliénées de leur grand sommeil... Voilà presque une version politique du film Matrix ! Que des conceptions délirantes (mais déjà Mein Kampf versait sans pudeur aucune dans cette dénonciation paranoïaque jusqu'au délire) jadis plutôt marquées à l'extrême droite, chez des auteurs antisémites ou nationalistes, aient trouvé comme dignes continuateurs des esprits de la gauche radicale (faut-il rappeler le rôle de Pierre Guillaume, fondateur de la librairie La Vieille Taupe, dans le soutien éditorial apporté à Robert Faurisson et à ses thèses révisionnistes ?), devrait inviter les lecteurs de Guy Debord à en confronter et comparer les textes dans le cadre d'une histoire intellectuelle plus large qui sans aucun doute en relativiserait la nouveauté et révélerait d'étonnantes proximités (avec l'histoire riche et complexe de l'extrême droite littéraire notamment). De ce point de vue, la prose de Debord, après la dissolution de l'IS en 1972, radicalise ses prémisses, hors de toute référence à un projet révolutionnaire et à sa pratique (les conseils ouvriers), les concepts marxistes tournent à vide, dans un solipsisme tout littéraire (que Debord étonnamment dénoncera chez les rédacteurs de l'Encyclopédie des Nuisances) jusqu'à n'être que la parole dénonciatrice et obsessionnelle d'une dialectique désormais sans projet ni sujet impuissante à changer le monde. Et qui finit par trouver la postérité qu'elle mérite.