dimanche 4 février 2007

LE GAI SAVOIR DE PHILIPPE MURAY

L’année dernière disparaissait un moraliste impénitent et sans doute la plume la plus incorrecte des lettres françaises. Philippe Muray, au contraire de bien des littérateurs qui jouent aujourd’hui la comédie d’une libre pensée à laquelle ils ont définitivement renoncé, n’a jamais fait acte d’allégeance aux idées dominantes de ce temps, aussi sympathiques qu’elles aient pu apparaître sous leurs habits progressistes et libérateurs. Il s’est immédiatement et naturellement trouvé en contradiction avec tout ce qui aujourd’hui rayonne comme évidences au ciel des mots d’ordre prescrits, suffisants et satisfaits, en désaccord avec toutes les doxa instituées et de leurs gardiens zélés :
" Je pars du principe qu’il n’y a qu’un crime inexpiable et un seul : approuver les conditions d’existence contemporaines, le contemporain en soi, se réconcilier avec lui, se le concilier ". Son œuvre ne trouve en conséquence de meilleure place pour se ranger que dans l’Enfer de l’immense bibliothèque des idées reçues d’une époque qui voit l’imbécillité triompher dans une unanimité consensuelle, pour le moins inquiétante, et sous les masques les plus pittoresques du modernisme perpétuel.
Il y a dans cette plume nourrie de Céline, de Bloy et de Flaubert, une volonté rare de saisir exactement le mouvement réel des choses et des êtres et non les multiples représentations, leurs spectres incessants autant qu’inconsistants, qui occupent désormais la scène de l’histoire. Moraliste et témoin d’une époque tant attachée au règne des apparences, il n’a cessé d’en interroger la substance fondamentale, sa généalogie et ses sources, son devenir tentaculaire, ses passions singulières, sa banalité et sa platitude hégémonique. Cette époque " formidable " dont il dresse l’anatomie hasardeuse se caractérise selon lui par une révolution anthropologique sans précédent qui procède moins par un événement fondateur que par des micro-évènements (d’où l’attachement de Muray non pas au Fait divers mais aux faits secondaires) qui marquent significativement cette mutation : l’apparition d’Homo festivus sur la scène de la fin de l’histoire dément toutes les utopies modernes ; ni abolition de la société de classe, ni envol de la chouette hégélienne, ni réalisation de quelque Aufklarung promis en des temps plus anciens… l’époque présente se place davantage sous le signe du festif perpétuel et des conditions sécuritaires nécessaires à son plein épanouissement.
Homo Festivus à mesure qu’il congédie les grands récits de la modernité (émancipation, reconnaissance, libération) qui lui paraissent souffrir de la tare essentielle de venir du passé et d’une culture qu’il ne comprend plus, en réactive les enjeux sous la forme moderniste d’un clonage pathétique, voire de la farce : c’est le temps de l’ersatz et du simulacre, des " communautés " et de leur " dignité " bien ou mal placée, des hystéries identitaires et du passage obligé par la LOI pour garantir l’harmonie universelle et le " respect " du à chaque solipsisme qui demande au législateur de reconnaître sa vacuité ; c’est aussi le temps de l’avant-garde gadget qui confond stratégie marketing et création, du " tous artistes ", de la plage à Paris et des Nuits Blanches, d’un égalitarisme qui ne s’interroge plus de manière critique sur les conditions économiques et sociales indispensables à toute égalité réelle, et moins encore sur le dépassement nécessaire d’une égalité réalisée dans la misère…. Dans ce monde post-historique, les individus ne sont plus ce qu’ils font (entrepreneurs, patrons, salariés, artistes, ouvriers, aventuriers, militants, créateurs de mondes et de formes…) ils sont sous le signe de l’universelle tautologie ce qu’ils sont, réifiés à un particularisme qui participe de la grande " diversité " et du " vivre-ensemble ", parodie post-moderne de ce qu’autrefois certains nommaient le lien social.
Dans ce monde orwellien, qui évoque les figures de Debord et Baudrillard, la bipolarisation devient la règle : ce qui est " cool ", " sympa ", " tendance ", " progressiste ", " avant-garde ", s’oppose aux derniers tenants " réactionnaires " de l’ancien monde qui conspirent toujours pour nuire à cette société parfaite qui affirme avoir trouvé la formule de la paix perpétuelle. Les écrits de Muray fourmillent de trouvailles conceptuelles, d’expressions heureuses pour décrire les traits les plus marquants de ce désopilant remake de la Comédie Humaine : " L’empire du bien ", " les parcs d’abstractions ", " l’avancisme "… ; en vrai sociologue de ce temps, il porte un regard balzacien sur la société et ses intrigues mortuaires et en tire par le détour de la littérature, " à condition qu’elle se montre à la hauteur du délire ambiant, en lui opposant un délire supérieur ", matière à une prose sans équivalent. Bien sûr, c’est en vain qu’aujourd’hui on chercherait dans les modèles autorisées par le politiquement correct et ses avatars un Vautrin, un Rastignac (et pourtant il n’en manque pas !), voire pire encore quelques " possédés " échappés des romans de Doïstoievski (et pourtant que penser des Djihadistes !), bref, un concentré de négativité (ce qui dans la langue dominante est qualifié de " mal "), une volonté de subvertir l’ordre social, d’abolir la moiteur étouffante de cette énorme positivité ambiante et de ses enchanteurs qui ne cessent d’ânonner " tout ce qui est bon paraît, tout ce qui paraît est bon "… Tout contradicteur à l’ordre existant se voit affublé de divers qualificatifs infamants qui désignent aux yeux de l’élite canine (on relira le réjouissant entretien intitulé La transgression mise à la portée des caniches) et des prescripteurs d’idées reçues le renégat à leur paradis artificiels. Muray fut donc logiquement qualifié de " néo-réactionnaire " pour ne pas aimer suffisamment cette époque, sa confusion libérale-libertaire qui sait aussi se faire autoritaire et répressive (là encore la bipolarisation soft puis hard), mais les mots n’ayant plus aucun sens et ne servant qu’à surveiller et à normer les idées et les langues, il vaut décidément mieux être " réactionnaire " en compagnie de Philippe Muray que " progressiste " en compagnie des lecteurs de Télérama ou des Inrocks, places faibles s’il en est où sévit usuellement Homo festivus et ses plus notables indigences.
Ce que soulignent et dénoncent, non sans humour, les Exorcismes spirituelles de Philippe Muray c’est le nihilisme, le ressentiment frustre et inavouable, la haine viscérale de tout ce qui vit réellement, puissamment, et sur lesquels, sous couvert de modernité bien comprise, l’homme festif et récréatif fonde ses causes et sa justification en véritable apologue d’une morale de looser, en perdant définitif qui ne sait/veut (car c’est affaire de volonté et de gai savoir) plus être à la hauteur de la démesure et de l’excès que représente la vie dont il a décidément bien peur. Principe de précaution généralisé, sécurisation totale et préventive de toute pensée et action, omniprésence de la LOI pour régler/réguler les rapports entre individus, campagne d’agitation morale devant tous les " torts " que chacun peut rencontrer (la maladie, la mort, les accidents de la route et les déroutes personnelles, l’alimentation, la canicule….) qui derrière son vernis d’empathie dissimule bien mal sa volonté de discipliner correctement le chaotique matériel humain (ce qu’il faut penser, ne pas penser, faire ou ne pas faire) :
" La parade culturelle et vacancière substituée à l’action, le tourisme comme stade suprême et indépassable de l’économie marchande, la fête sur les écrans et dans les rues, la passion de la sécurité comme corollaire du divertissement assuré, telles sont les principales caractéristiques de la fête en tant qu’organisation drastique des nouvelles conditions d’existence, en tant que toutes les scissions, tentative d’effacement de toutes les fractures et de toutes les contradictions, extermination de toutes les différences vitales. Voilà l’œuvre d’homo festivus. Mais le portrait de ce dernier serait incomplet si j’oubliais son plaisir de nuire, au moins aussi intense que son désir de s’éclater, et qui est la dernière preuve qu’il peut encore donner qu’il existe, et qui est le dernier signe qu’il peut envoyer qu’il est nécessaire. J’ai appelé cette passion envie du pénal, pour signifier la primauté du pénal au sein de la festivisation généralisé. Homo festivus est légalomane. (…) Car dans la fête, on ne peut pas toujours faire la fête. Il faut aussi partir à la recherche des coupables et des salauds, et quand on ne les débusque pas dans le présent on les trouve dans le passé où ils foisonnent, puisque comme de bien entendu,, ainsi que le dit le dernier homme de Nietzsche, " jadis tout le monde était fou ". (EX IV, p.280/281)
Il y a dans cette prose altière, un mordant nietzschéen, un héroïsme aristocratique de l’écriture qui le place dans la continuité du grand philosophe qui a si brillamment fustigé à grands renforts de coups de marteau le nihilisme de ses contemporains. Cette hauteur effarouchera les pisses-froids de l’égalitarisme qui verront dans cette posture iconoclaste le rejet plein de dérision et d’ironie assassine de leurs fêtes tristes. Pourtant rien de grand ne s’est jamais vraiment construit sans prendre de la hauteur sur une époque aux passions fatalement si tristes. On ne trouvera rien pourtant qui évoque la mélancolie pesante d’un Guy Debord, offrant le chant du cygne d’une modernité sur le point de s’évanouir, mais bien au contraire le rire libérateur de celui qui retournant les illusions et les mythologies du modernisme obligatoire cherche dans cette nuit singulière et les failles qu’il sait ouvrir le battement héroïque de la modernité enfin retrouvée.
" La société de toutes les transgressions , de tous les excès officialisés, est un univers de l’Impossible qui ne peut être saisi que par un excès supérieur. Le rire en général, l’expérience du comique contemporain et la désignation du risible actuel ou de l’actuel comme risible, sont cet excès efficace ".